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Compte-rendu du 14/03/96

A propos de Culture

Il est difficile de cerner les enjeux et les jeux de l'activité culturelle.

Pourquoi avoir une politique culturelle ? Comment et pour aller où ? Qu'est-ce qui légitime que des collectivités publiques s'intéressent à ce sujet ? Pourquoi le champ de la culture est-il si opaque à l'analyse de l'investissement public ? Chaque acteur a sa stratégie, chaque financement en croise un autre et la culture est largement dépendante du financement public, bien que ce champ soit partie prenante de la logique économique.

Quand on parle de culture, chacun se sent compétent et cultivé. Ne pas avoir d'avis sur la culture, ce serait paraître inculte ! Les élus vont avoir la volonté de montrer qu'ils ne sont pas incultes, mais se pose alors la question du professionnalisme pour élaborer concepts et politiques culturelles.


A propos des transformations...

Autrefois, notre modèle culturel d'appartenance reposait d'une part sur une diffusion et une redistribution des savoirs qui liaient culture et éducation, d'autre part sur la conviction qu'il était le seul modèle culturel véhiculant et permettant l'accès à la modernité. On était en Europe, depuis le XIXème siècle, au centre d'un savoir, d'une culture qu'on devait diffuser, comme on faisait rayonner partout un modèle de développement.

Non seulement une séparation s'est produite entre culture et éducation (on en revient d'ailleurs), mais on découvre aujourd'hui que l'autre a une culture et que la culture c'est aussi l'autre. En effet l'occident découvre que des pays peuvent se développer et accéder à la modernité sans passer par nos modes culturels, que son modèle de développement est compatible avec d'autres civilisations, et il comprend à présent qu'il a intérêt à importer la "culture de l'autre".

Par ailleurs, nous sommes passés en cent ans d'une culture monumentale et citadine à une métaculture partagée. Cette évolution s'est faite en plusieurs étapes :

A propos de la culture aujourd'hui...

On est entré dans une société de métaculture partagée. Le partage existe, au-delà de ce qui est mesurable (nombre d'événements, degré de fréquentation etc...). Par rapport à la culture prestigieuse de la fin XVIIIème et début XIXème, et la réalité sociale dure à laquelle elle renvoyait, la culture d'aujourd'hui est moins prestigieuse mais autrement plus sociale . Des populations sont considérées comme peu cultivées, en n'observant pas qu'elles ont simplement une autre culture. De même, si la société est de plus en plus homogène (métaculture), en même temps on fouille, on innove ; il y a une forte productivité culturelle. Néanmoins, ces tendances s'inscrivent dans une évolution plus générale :

Dans une période où domine l'individu individualisé mono-consommateur de la télévision, les premières batailles se situent sans doute dans l'espace télévisuel pour l'ouvrir à des documents de création et des produits de qualité, l'ouvrir à une culture vivante.


A propos de légitimation... et de développement...

La culture, est-elle seulement une marchandise, un ferment de développement, une part indiscutable du budget public ou tout à la fois ? Tous les acteurs en attendent du dynamisme économique. Le développement culturel témoigne du dynamisme d'une société. Ses modes de financement ne lui imposent pas de résultats sociaux. "Mais une société qui ne financerait plus le développement culturel serait déshonorée".

C'est d'ailleurs la raison pour laquelle il est difficile d'imaginer que la municipalité d'Avignon, par exemple, prenne le risque de supprimer le festival de théâtre. Ce serait extrêmement mal ressenti. Avignon bénéficie d'une image mondiale grâce à son prestige de cité papale et de son festival. Pourtant les élus vivent le festival comme un problème ; comment en faire un outil de développement ? Le pont par la légitimation ne s'est pas fait, notamment au niveau régional.

Comment la culture va-t-elle être légitimée, à un moment donné, comme élément de la mise en désir, donc de la mise en développement d'une ville ?

En fait, l'expérience montre qu'il faut d'abord un médiateur, pour le dire et le faire savoir, qui légitime l'image culturelle ; c'est ce qu'ont sans doute été pour Marseille, Edmonde Charles-Roux, Dominique Wallon et Marcel Maréchal.

Une ville qui n'a pas de totem, de légitimation de sa culture, ne peut être lisible et attractive.

Dans la région, Aix-en-Provence a eu une image de ville culturelle avec son festival. Puis cette image s'est brouillée et depuis bien des années, elle ne l'a plus. Elle pourrait le redevenir à travers la cité du livre de la Méjanes. Beaucoup d'efforts ont été déployés, mais il n'y a pas encore de totem, de légitimation de cette immense stratégie du livre.

A Montpellier, la stratégie a été inverse. La légitimation a précédé la création de l'évènement, en captant la musique et l'opération a réussi.

A Arles, la politique culturelle s'est structurée autour d'Harmonia Mundi et de la photographie.

Quant à Marseille, même si les avis sont divergents sur ce point, il semble que la ville soit à la mode dans le monde de la culture. En quoi cela peut-il être un outil stratégique pour son développement ?

De façon générale, la région concentre de hauts lieux culturels de création, de production et de diffusion. S'il y a un recul dans l'édition (la région Provence-Alpes-Côte d'Azur est repassée en 5 ans de la première à la quatrième position hors Paris du fait des rachats des grands et des effets de l'économique), le premier disquaire européen est localisé dans la région, le nombre d'entreprises culturelles est très important sans que les décideurs aient, semble-t-il, pleinement pris conscience de l'existence et de la structuration d'une économie culturelle.

Enfin, la culture est un secteur très subventionné comme le monde agricole. Mais est-ce tellement illégitime, quant il y a tant d'exclus dans un pays ?


A propos du rôle des équipements dans la définition de l'objet culturel...

Le contrat de l'installation d'un équipement culturel devrait être clarifié. On demande aux équipements de faire de la diffusion et de l'aide à la création ; et en même temps c'est, par exemple l'établissement Théâtre National de Marseille "la Criée" qui devient légitime pour dire ce qu'est le théâtre.

La culture, on ne sait pas ce que c'est, mais il faut que ce soit visible. On doit voir que ces équipements culturels, qui coûtent beaucoup d'argent, font quelque chose. On recherche la nouveauté culturelle, ça rassure, c'est un patrimoine vivant ; alors on a des équipements qui sont dans l'obligation de "montrer".

Comment ces équipements sont-ils placés pour décider de ce qui est réellement vivant ?

Or est-ce qu'on aime la culture comme élément d'authenticité de ce qui se passe, ou comme production d'image, indépendante de la réalité sociale avec le risque de produire de l'image pour de l'image ?

L'autonomisation de la culture conduit à fabriquer de l'image culturelle ; c'est le cas du rap à Marseille, lorsque le groupe "IAM" renvoie une image sans doute différente de la réalité de la pratique dans les quartiers nord.

De façon générale, il est difficile d'évaluer la légitimité d'une politique culturelle. Le public est-il légitimant et comment ? Les équipements se légitiment généralement par la fréquentation, investissant à perte pour partir à la conquête du public. S'ils partent à la conquête du public, c'est que celui-ci ne va pas forcément au spectacle. Le public qui va au spectacle peut-il être la seule source de légitimation ? (d'autant qu'aller au spectacle peut relever d'un phénomène de mode...). A l'inverse du discours production-public, l'autre discours de légitimation c'est celui de la création, de la nouveauté.


A propos de quelques définitions de la culture...

La culture : est-ce un mode de vie, des symboles sociaux ou autre chose encore ?. Qui est légitime pour dire ce qu'est la culture ? On ne peut pas définir l'objet culturel et c'est justement dans ce domaine que l'on demande que tout soit visible.

La culture fait l'objet d'un processus inflationniste où toute manifestation culturelle devient susceptible de visibilité, comme si aucune chose ne devait rester secrète. La folklorisation, par exemple, se charge de rendre visible ce qui a disparu.
Mais il y a des choses qui, en devenant visibles, s'éventent et n'ont plus de valeur ; par exemple les coutumes, le sentiment d'appartenance. Le processus inflationniste du tout visible est dangereux.

Il y a d'ailleurs une confusion entre art et culture : la culture, c'est ce qu'il reste des arts quand ils ont été livrés au public, c'est ce qui entre dans le domaine public, le patrimoine. La culture, au sens de création culturelle, est un partage et plus exactement, c'est le phénomène de séparation et de rassemblement.
L'art n'est pas aimable en soi. Il doit être critiqué et devient intéressant lorsqu'il y a débat, partage entre j'aime et tu n'aimes pas. C'est une voie commune pour réfléchir une expérience du monde et tout cela forme notre patrimoine culturel. Mais dans ce partage, il ne faut pas oublier la séparation, car si l'art devient un consensus quasi mystique, il est mort. S'il est commémoré, il est mort également. On n'est pas obligé d'aimer l'art. Lorsqu'on observe les politiques culturelles aujourd'hui, on a le sentiment que les équipements culturels ne veulent pas courir le risque d'oser des choses qui ne seraient pas aimées, alors que l'objet même de la création culturelle, c'est de faire du contestable. C'est peut être cela finalement la création culturelle : faire du contestable.

Les rencontres d'Averroes témoignent de la prise de conscience des Marseillais de la culture de l'Autre dans un esprit de communion, d'émergence d'une nouvelle culture. On n'est plus aujourd'hui dans un modèle centre-périphérie, mais dans un système polycentré, dont les cultures minoritaires font partie intégrante. Des cultures minoritaires se développent catalane, occitane : la culture catalane tient une place essentielle dans la politique culturelle de Barcelone ; à Montpellier, le Conseil Régional subventionne la tradition et les langues locales.

Définir la culture n'est cependant pas une chose simple, et on pourrait soutenir à bon droit que les manifestations sportives font partie intégrante de la culture. De façon générale, on observera également que l'intérêt porté au mot culture croît à partir du moment où croît l'incertitude.
"La culture, c'est ce qui me met en situation, ce qui donne un sens à l'individu dans sa pratique, un espace où je retrouve mon être profond, un espace de réalisation de soi, un espace qui me met en relation avec l'autre".

On parle trop souvent de culture consommée, de culture subventionnée, mais la culture c'est d'abord des possibilités créatives, de vie dans d'autres champs que la culture classique. La création, c'est ce par quoi chacun s'approprie le monde, l'articulation du passé et de la modernité. Une société doit favoriser l'invention des schèmes dont elle a besoin pour demain.

Les enquêtes révèlent que 22 % des Français ont une pratique culturelle ; 55 % disent avoir un geste de création culturelle. Dans certains établissements scolaires, il y a des créations sculpturales et architecturales prodigieuses. Notre patrimoine culturel est extrêmement riche, l'aspect économique ne constitue qu'une facette. Il y a un marché de la culture et il y a des pratiques culturelles.


A propos de l'audiovisuel et du cinéma...

"La culture sert à ne servir personne" (Michel Serres).

La politique culturelle sur-légitime la culture. On instrumentalise la culture, au risque d'en perdre la charge fécondante.
Cette évolution est flagrante dans le secteur audiovisuel ; non seulement la culture est marginale dans les nouvelles "autoroutes de l'information", mais de plus en plus, la politique du Ministère de la Culture et du Centre national de la cinématographie réside dans le financement de l'information promotionnelle et de l'information documentée, au détriment du documentaire de création. Les producteurs sont peu formés et très dociles face à l'industrie des programmes.
Le pouvoir est aux publicistes et aux chargés de programme qui travaillent à partir de ce qu'il croient être le désir des gens. Au nom de la culture, ils financent autre chose ; les producteurs ne peuvent résister.

Dans ce contexte, quelle peut-être la place de la culture face à la puissance économique et financière ?
Dans le domaine du cinéma, le découplage est patent entre culture et entreprises culturelles. Il y a aujourd'hui en gestation une nouvelle répartition des rôles entre le CNC et le Ministère de la Culture : l'action culturelle serait désormais financée exclusivement sur les fonds budgétaires du ministère, tandis que le CNC, organisme paritaire entre l'Etat et les professionnels (dont l'épargne provient des entrées et des recettes publicitaires) est recentré sur sa fonction industrielle. L'immense majorité des financements est donc désormais orientée vers l'industrie culturelle au détriment de l'action culturelle en faveur de la création.

Ces différentes évolutions sont d'autant plus préoccupantes pour cette région que les concepteurs, chercheurs et créateurs s'y cantonnent trop souvent à des postures expérimentales, s'excluant de fait des lieux de décision de l'industrie des programmes. Il n'y a pas de réflexion différenciée sur la chaîne de création et de production. De surcroît, l'argent manque. Le fonds de soutien aux créateurs en Rhône-Alpes représente 20 MF., la quote-part du Conseil Régional était de 7 MF. Pour la région Provence-Alpes-Côte d'Azur, le montant du fonds de soutien est de 500 000 F., dont 300 000 F. proviennent de la Direction régionale des affaires culturelles.


A propos des élus et de la culture...

Il est clair aujourd'hui que la culture fait désormais partie des actions presque obligatoires pour les élus. On peut lire cette évolution à quatre niveaux :

A propos du marché du travail culturel dans la région...

Il existe un véritable marché du travail de la culture dans la région, c'est pourquoi a été créé un "Espace Régional pour les Emplois Culturels", en partenariat avec le Conseil régional, le Conseil général, la ville de Marseille, la Direction régionale des affaires culturelles et la Direction régionale du travail, de l'emploi et de la formation professionnelle, dont la vocation est de mieux gérer le potentiel d'emplois disponibles et de favoriser l'emploi dans ce secteur.

En effet, il y a eu en 1995, 50 000 recrutements (permanents et cachets) dans la région dans le secteur culturel, dont 17 000 permanents, et le nombre de recrutement est en augmentation de 10 % par rapport à 1994 pour les 9 premiers mois de 1995.
40 à 45 % de ces recrutements concernent le département des Bouches-du-Rhône.
La culture constitue le troisième poste créateur d'emploi dans la région, après le commerce et l'hôtellerie. La région est placée dans ce secteur en 2ème position après l'Ile-de-France. En outre, la région compte 13 476 entreprises culturelles déclarées.
La demande d'emplois dans ce secteur est pour le mois de février 1996 de 7800 personnes dont 4000 intermittents du spectacle (hors fonctionnaires et rmistes) dans la région Provence-Alpes-Côte d'Azur.

Comment réguler les flux et stocks d'emplois dans ce secteur ?.
L'ANPE s'appuie aujourd'hui sur plusieurs antennes délocalisées (Nice, Toulon, Avignon) et l'antenne marseillaise est en cours de restructuration. (Il y avait autrefois une cellule culturelle ANPE, mais elle a été dissoute il y a 1 an).

De façon générale, l'emploi culturel échappe aux structures et dispositifs en faveur de l'emploi ; on observe que les producteurs vont chercher à Paris les compétences qu'ils estiment ne pas trouver sur place, faute d'informations et de structures de régulation.

Le premier objectif de l'EREC a donc été la création d'un fichier vivant à Marseille, à vocation régionale et fonctionnant sur le modèle de l'ANPE spectacle, où l'on peut trouver des press-book, auditionner, recruter...

L'ANPE s'est adressée aux investisseurs culturels et aux collectivités publiques pour qu'ils s'associent à cette initiative. Le projet est aussi appuyé par les partenaires sociaux. Il s'agit à moyen terme de créer un guichet unique spécialisé pour valoriser le potentiel régional en ressources humaines, en emplois et en possiblités de formation, optimiser les investissements dispensés et trouver leur traduction en terme d'emploi.
L'enjeu est de dépasser les logiques de fonctionnement en réseaux et de faire mieux profiter les compétences régionales des investissements culturels financés dans la région.

(Soulignons que la question de la formation est essentielle, en particulier la formation de l'encadrement, insuffisante aujourd'hui).


A propos du statut des intermittents...

Quel type d'emplois cet espace nouveau peut-il permettre de créer, compte tenu de la particularité du statut des intermittents ?
Le statut d'intermittent du spectacle correspond, en effet, au mode de vie complexe des créateurs. Ce ne sont pas des chômeurs comme les autres quand ils n'ont pas de travail ; cet espace doit permettre de créer de réels emplois culturels, au-delà de l'accélération du turn-over existant.

Le rôle du financement de l'Unedic est prédominant dans la création culturelle. Si on supprimait les Assedic aujourd'hui, ce serait la fin de la création culturelle.
Le statut des intermittents a parfois été mis en cause. C'est un statut différent du chômage, qui compense les jours non travaillés. Il faut un minimum de 120 jours travaillés dans l'année. Les 245 autres jours sont payés par l'Unedic. Mais sans ce système, il n'y aurait plus de spectacles. Pour autant, les spectacles coûtent de plus en plus cher, et la création est payée aujourd'hui à la fois par les consommateurs, les contribuables et les salariés. C'est dans ce contexte que se pose le débat sur le revenu minimum artistique, en une période où le monde artistique est éclaté entre "vedettes nantis" et Rmistes.
On est passé du mécénat privé au mécénat public et pourtant, les entreprises sont aujourd'hui de plus en plus en demande d'expression. Comment peuvent-elles alors aider les collectivités au développement culturel et au développement de l'emploi culturel ?


A propos de la culture, du territoire et du public, l'exemple de la Criée...

La difficulté à définir la culture est accentuée par la notion de territoire. Pour le producteur comme pour l'artiste, le territoire est une contrainte. Les artistes sont mobiles (il y a un vivier de créateurs dans la région, mais la diffusion est nationale). Quand au producteur, c'est d'abord des professionnels qu'il va rechercher ; que les artistes soient d'ici ou d'ailleurs, peu importe.

Par contre, la notion de territoire est pertinente pour les institutions culturelles du point de vue du public.

Le théâtre en particulier a besoin du public. Au théâtre le public est comédien et il se produit une espèce "d'hallucination collective conventionnée" à partir du moment où l'on achète un billet. Le rapport scène-salle atteint son paroxysme au moment des bravos qui sont l'élément de mesure.

La Criée travaille pour un élargissement optimum de son public, mais le théâtre ne va pas révolutionner l'organisation sociale. La vraie question aujourd'hui est moins celle de la diffusion que de l'accès au public qui nécessite un vrai travail de fourmi.
La concurrence entre les institutions culturelles existe : producteurs et diffuseurs sont en concurrence pour attirer du public, et cela rend difficile la lisibilité culturelle. Ce sont parfois les élus qui font les arbitrages.
La Criée vit sur 60 % de financement public ; il n'y a pas de gain de productivité possible dans ce domaine ; on ne peut pas équilibrer le spectacle vivant.

On a parfois accusé la Criée, dans les années 1983-1987 d'être un théâtre de prestige qui accaparait les subventions. Non seulement cette vision était excessive, mais elle ne mentionnait pas le taux de turn-over très important (+ de 50 %) du public de la Criée, dont une partie s'est stabilisée ailleurs. Les subventions pour la Criée ont permis d'accroître le public de théâtre dans l'aire métropolitaine.

Sur plus de 200 représentations environ, la Criée a réalisé près de 100 000 entrées.

Le public de la Criée se répartit aujourd'hui ainsi :
- 55 % vient de Marseille (8ème, 6ème, 7ème, 12ème, 5ème, 4ème, 1er), - 45 % vient d'ailleurs (31 % des Bouches-du-Rhône, 8 % du Var, 6 % du Vaucluse,1 % des Hautes Alpes).

La question des choix de programmation est également posée. Le théâtre décide de la création: c'est le fait du prince ; qu'est-ce qui légitime le choix de Goldoni et non pas Molière ? La programmation est un acte artistique, c'est le choix d'un seul individu, dans une situation inconfortable, et pourtant le seul possible du point de vue artistique.


A propos de la genèse d'un équipement culturel, l'Alhambra-Ciné Palace...

L'histoire de l'Alhambra (15ème et 16ème arrondissement) remonte à l'année 1983, au moment de l'alliance nouvelle entre les communistes et les socialistes à Marseille. Il s'agissait de faire du "rattrapage" par rapport au reste de la ville, avec une enveloppe financière donnée. Un vieux cinéma a été acheté, mais la question du contenu de l'équipement futur n'était pas encore pensé.

Entre 1983 et 1987, la question s'est donc posée de l'affectation de cet équipement, non sans tensions et discussions, les partenaires s'accordant toutefois sur la nécessité de garder une dimension sociale à cet équipement. Il y a eu alors une extraordinaire négociation sur l'avenir à donner à cet équipement de la salle polyvalente à une salle spécialisée. Pendant 4 ans, la salle n'a pas eu d'identité artistique. Et puis sur proposition de l'AGAM, après une étude, il a été finalement décidé d'en faire un cinéma. Cette décision a été provoquée par la réflexion politique en association étroite avec les techniciens. Dominique Wallon a joué un rôle essentiel pour cet équipement, tandis que Marseille se dotait dans le même temps d'une structuration administrative de la ville dans le domaine de la culture. L'Alhambra dépend de la mairie centrale.

Le rôle de l'Alhambra ciné-palace est d'abord de continuer à travailler la question du cinéma, de l'image et du son dans ses transformations, pour entraîner une plus grande connaissance sur le sujet, tout en acceptant la responsabilité d'un lieu ; lieu expérimental qui n'est pas seulement un lieu de diffusion ou de production, mais un lieu où le cinéma se travaille non par rapport à des questions d'image mais par rapport à un champ de réflexion et de production.

Le deuxième objectif est d'articuler cela avec la population du quartier, population qui a une expérience culturelle riche, un quartier qui connaît un foisonnement de pratique et d'évènements (plus de 150 événements et fêtes en cinq ans).

Sur le plan de la programmation, il a fallu trouver un équilibre entre le cinéma d'art et d'essai et le cinéma grand public, en tenant compte des désirs de la population.

Quant à l'articulation avec la bonne stratégie d'image du service culturel de la ville à l'époque, il fallait arriver à s'en dégager dans le quotidien, car les finalités ne sont pas forcément les mêmes. Le travail d'une institution comme l'Alhambra c'est de faire du sens, de travailler sur la connaissance. Etre dans un quartier, c'est une grande chance, car l'Alhambra n'est pas sous la pression de l'image marseillaise.

Par ailleurs, si l'audit "Grand Projet Urbain et Culture", conduite par le directeur de l'Alhambra, a mis en lumière et reconnu le foisonnement des expériences de la population du lieu, il est certain que le GPU va transformer le sens de la vie culturelle dans les quartiers nord et constitue une récupération absolue du regard sur Marseille.

Il y a par ailleurs un projet d'implantation de l'UGC sur Marseille : 3 complexes de 12 salles chacun étaient prévus (Grand littoral, Vallée de l'Huveaune, Plan de Campagne). Si ce projet voyait le jour, il est certain que la poursuite de l'Alhambra dans sa définition actuelle pourrait être compromise, compte tenu de la concurrence sur les films grand public.


A propos de la culture, de l'image des villes, de la réversibilité des images et de la normalisation culturelle...

Pour parler de l'image culturelle de Marseille, il faut d'abord opérer un retour en arrière pour mesurer le changement. Il y a vingt ans, Marseille était considérée comme un désert culturel. A l'époque, l'étang de Berre, Martigues et Istres se développaient sur le plan culturel et le public venait en partie de Marseille. En 1980, cela a basculé. Il y eut désormais une vraie politique culturelle à Marseille, même s'il y a encore des lacunes importantes, sur la lecture publique en particulier. Il manque notamment une grande bibliothèque municipale. La décision des élus en matière culturelle est parfois difficilement analysable ; le mandat de Monsieur Vigouroux a été marqué par le musée de la mode, le mandat de Monsieur Gaudin commence par le musée des arts et traditions populaires.

Mais attardons-nous sur la nouvelle image de Marseille : lorsque l'image nouvelle de Marseille s'est affichée, elle a fonctionné comme une image paradoxale. Ce n'était pas une image nouvelle, singulière, mais une image de rattrapage. Marseille s'alignait sur la normalité et ce paradoxe est séducteur ; mais s'il s'agit de rattrapage, c'est qu'il se passe à Marseille la même chose qu'ailleurs.

D'autre part, l'image a une vertu, elle est spéculative à l'infini : la rumeur circule, la preuve n'est pas recherchée, mais les financements augmentent fortement. Marseille, c'est la Movida. Il y a eu un très bon travail de communication du service culturel de la ville de Marseille, un vrai travail de stratégie de communication pour construire une image.
Si l'image légitime une bonne politique culturelle, cela peut fonctionner. Lorsque l'image est légitimante (même si elle est composite) et lorsque l'on se légitime par le succès, on n'est pas enchaîné.

Le cas du théâtre de la Criée illustre bien notre propos. Comment s'attacher un public ?. Comment éviter la bouderie du public, lorsque celui-ci se réduit ? L'image est aussi réversible. Ce qui est en question, c'est bien le contenu de la création artistique, car la création doit continuellement produire du sens, redonner du sens à la vie, dans un contexte où le public est déboussolé face à son époque.

La construction d'une image de ville justifie en général de fortes dépenses. Mais quel est le statut de l'image de ville ? Est-ce que l'image donne à penser ? La ville et son image n'entretiennent pas un rapport semblable à celui d'une publicité à son produit ?

L'image de la ville est parfois en décalage avec la ville, quand l'image est fabriquée de toutes pièces. On lui demande une rentabilité immédiate. On n'est plus dans l'authentique mais dans la fiction. Mais une telle image ça s'use vite et ça coûte cher, notamment parce qu'il faut après entretenir les équipements. Est-ce que cela fait vendre ? La force de l'image tend à disparaît.

Le pire, c'est de perdre son image.

Si on prend l'exemple d'Aix ou de Nîmes, qui ont été des villes à image très forte, on a la démonstration de cette analyse.
Dans les années 1970, Aix était comparé à Big Sur, une ville pour les beatniks et les hommes d'affaires. Aix était une capitale de la contre-culture, on en parlait comme d'un quartier de Saint-Germain. Avec la fin de la contre-culture des années 1960-1975, Aix a perdu son image, son temps a passé, il y a eu peu d'investissement. Quand à Nîmes, elle a voulu se créer une image à coup de dépenses somptuaires : architecture, médiathèque, carré d'art ; malheureusement on voit souvent que quand il n'y a plus d'argent, il n'y a plus d'image.

Le cas de Martigues est d'une autre nature, c'est une ville forte d'une culture locale et populaire, la culture ouvrière et communiste y avait engendré une forte culture locale. Il y avait à l'époque une relation importante entre les artistes et le parti communiste.
L'image culturelle de Martigues s'est vraiment forgée avec le festival de Martigues qui valorisait les cultures locales.
Supprimé en 1985 dans sa première version, la ville a alors créé le festival des "cultures méditerranéennes" ; il n'y avait pas d'équipement culturel, seulement un grand festival en plein air, un contre-festival ancré dans une population locale.
Au départ, le public était local à 80 %, puis s'est ouvert à des publics extérieurs ; le festival a été un énorme succès mais petit à petit c'est devenu un festival comme les autres. Les équipes suivantes ont voulu revenir vers une normalité culturelle, jamais si bien symbolisée que par un bel équipement. Il fonctionne avec une programmation à l'année, mais sans nouveauté, ni événement.

On est en crise aujourd'hui dans cette région du point de vue de la légitimation des politiques culturelles. Plus personne ne légitime la culture ni dans la région, ni dans les villes ; comme si on était dans la gestion et que la culture n'était plus un enjeu central.

Ne serait-ce pas là une erreur de diagnostic, quand tant de villes en Europe valorisent notamment leur patrimoine (au sens large) et leur politique culturelle, élément essentiel d'une stratégie de développement métropolitain ?


A propos de la culture scientifique et technique...

Une des pistes, parmi d'autres, pour renforcer l'image culturelle de Marseille, pourrait être la culture scientifique et technique.

Il y a une réelle compétence scientifique à Marseille, mal connue, créatrice de sens. Comment s'en servir pour valoriser l'image de la ville?
Il y a aujourd'hui dans ce domaine un manque de lisibilité et de diffusion des connaissances et le CCSTI apparait comme beaucoup trop restreint. L'acte de diffusion des connaissances scientifiques est un axe porteur pour les politiques culturelles aujourd'hui. Il faut souligner à cet égard le succès de la manifestation "Sciences en fête", qui a réuni plus de 40 000 visiteurs et a donné lieu a des expositions multiples, des rencontres de chercheurs avec le public.
Dans le même ordre d'idées, la création de la revue "Terres marines" dont l'objectif est de diffuser un certain nombre de travaux de chercheurs dans le département, est également de bon augure.


A propos de l'observation de la culture dans la région....

  • Quelques chiffres sur les financements publics

  • Quelques chiffres sur les équipements culturels de spectacle vivant

  • Quelques chiffres sur le patrimoine

  • Quelques chiffres sur le cinéma


    A propos de la situation culturelle dans la Communauté de Communes du Pays d'Aix...

    La communauté de communes du pays d'Aix, qui regroupe 6 communes hétérogènes : Aix, Vitrolles, Bouc-Bel-Air, Venelles, Coudoux, Saint-Cannat, a inscrit la politique culturelle dans le champ de ses compétences.
    Une première étude a été conduite sur l'offre culturelle, par l'Agence d'Urbanisme du Pays d'Aix avec le soutien de la FNAU et du Ministère de la Culture, préconisant un certain nombre d'équipements nouveaux et d'axes de travail, bien que par rapport aux pratiques des habitants, le champ d'observation de la communauté de communes ne semble pas avoir grand sens.

    Il ressort en particulier de ces travaux :
    L'étude préconise de créer des signes évidents d'intercommunalité par la culture, notamment au moyen d'une politique tarifaire commune (actuellement dans l'impasse) et de la définition de projets intercommunaux de création d'évènements (c'est déjà le cas avec "musique en pays d'Aix" et la "fureur de lire"). En effet, si les associations fonctionnent déjà dans des logiques de réseau supra-communal, chaque municipalité continue d'initier des politiques culturelles, avec son propre directeur des affaires culturelles.

    Quelques chiffres sur le pays d'Aix concernant la fréquentation des équipements (cf étude AUPA) :

    Mais les chiffres de fréquentation des équipements culturels du pays d'Aix renvoient forcément à la composition des populations du pays d'Aix.

    En effet, sur les 184 000 habitants de la communauté de communes, 40 % ont moins de 40 ans et 40 % ne sont pas originaires d'Aix, mais de l'Ile de France, de la région Rhône-Alpes et de l'Est de l'étang de Berre. Cette population s'est installée à Aix avec des habitudes culturelles antérieures fortes, liées à l'intensité de l'offre culturelle dans ces régions... C'est également une population diplômée : la population de la communauté de communes compte 206 étudiants et 290 bacheliers pour 1000 habitants. Le niveau de diplômes est par ailleurs lié à la pratique de territoires vastes, notamment du point de vue de la fréquentation des équipements culturels. Enfin, c'est une population socialement favorisée.

    La césure sociale et spatiale s'aggrave dans l'aire métropolitaine. Les plus riches et les plus diplômés sont de plus en plus à Aix. Or, il y a de plus en plus d'actions culturelles payantes, compte tenu de l'exigence de rentabilité des équipements. L'accès aux équipements culturels dépend aujourd'hui du niveau de revenu.


    A propos de l'évaluation de l'offre et des politiques culturelles...

    La nécessité d'une observation scientifique du secteur des biens culturels se pose de plus en plus. L'Etat a d'ailleurs mis en place un observatoire des politiques culturelles à Grenoble, animé par Monsieur Risardo et a passé des conventions (DEP et DDF) sur le thème culture et territoire. Dans la région Provence-Alpes-Côte d'Azur, l'AGEC se positionne sur ce créneau, collecte et exploite peu à peu les données. Mais l'observation de ce secteur pose de nombreuses difficultés d'ordre politique d'une part et d'ordre méthodologique d'autre part.

    Regrouper l'offre culturelle selon les méthodes nationales du ministère et comme le fait l'AGEC, est-ce que c'est pertinent ?
    Mesurer la culture comme un stock d'emplois et de subventions, est-ce pertinent ?
    La question de l'accès aux flux semble, pour les responsables d'équipements culturels, un élément important, mais il est souvent difficile d'obtenir des chiffres précis sur la fréquentation. Les informations concernant les jauges (nombre de places) ne sont par ailleurs pas toujours fiables, lorsqu'elles proviennent des gestionnaires de salles.
    De même, pourquoi ne mesure-t-on que l'aide publique et non les autres éléments de financement?.
    Comment conduire des évaluations dans ce secteur ?

    Il faudrait observer les conditions qui font l'éclosion des productions ; au-delà des études sur les stocks d'équipements, il faudrait mieux prendre en compte la notion plus pertinente de terreau culturel, de trame culturelle, élargir les études notamment aux associations, au réseau culturel.

    Où sont les territoires d'observation pertinents ?
    On se place trop souvent dans des territoires aux frontières fictives pour ce sujet : la région, le département, la communauté de communes du pays d'Aix. Ces périmètres n'ont pas toujours un sens par rapport aux pratiques des habitants. Comment déterminer ce que signifie un équipement de métropolité (masse, rareté,...), un équipement de proximité (pertinence du maillage d'équipements par rapport aux modes de vie) ? Il faut toutefois noter à ce sujet et cette évolution est particulièrement encourageante, que les agences d'urbanisme du Pays d'Aix et de l'agglomération de Marseille se rapprochent, étendant leur coopération aux transports, à l'économie, au tourisme et aussi à la culture.

    L'essentiel sur ...
    des questions d'abord :

    * quel contenu donner à la culture à l'ère de la métaculture partagée ? Quelle est la place de la culture dans la ville, dans la citoyenneté et dans le lien social, quand la culture tend à devenir un produit de consommation individuelle ?

    * la culture est de plus en plus synonyme de développement du territoire. Comment la culture devient-elle un élément de la mise en désir d'une ville ?

    * encore faudrait-il au préalable définir la culture, avec le risque de laisser cette définition aux seuls équipements, qui ont tendance à fabriquer eux-même de l'image culturelle ou au contraire à rendre visible et culturaliser tout ce qui existe, et à proposer une culture consensuelle, éloignée de l'objet même de la création culturelle.

    La culture est l'espace d'un profond retour sur soi, d'une mise en situation avec le monde et d'une mise en relation avec l'autre, mais elle est d'abord possibilité créative tant par le spectacle que par le geste quotidien de création culturelle de chacun, loin des enjeux financiers et économiques.

    Si la culture fait désormais partie de l'action obligatoire des élus, les politiques manquent encore souvent de lisibilité et de cohérence. Il est vrai que les productions coûtent cher. Il n'en demeure pas moins que dans la région, la culture constitue aujourd'hui le 3ème secteur créateur d'emplois. Cela implique un changement de regard sur la contribution de la culture au développement régional.

    Aborder la question de la culture à l'échelle du territoire métropolitain est une approche féconde en terme de politique d'emplois, de flux, de rôle des équipements de métropolité et des équipements de proximité, en particulier en articulation avec les populations des quartiers. Pour le moment, l'évaluation des politiques culturelles se heurte encore à l'opacité de ce secteur, à la pertinence des informations collectées et des territoires d'observation. Même s'il faut dénoncer l'instrumentalisation de la culture, le rôle de la culture est important dans la construction d'une image de ville. A Marseille notamment le changement d'image est perceptible depuis que cette dernière s'est affichée comme une ville de movida. Marseille va-t-elle continuer à nourrir cette image en mobilisent notamment son potentiel scientifique pour construire cette nouvelle image, en bipôle avec Aix ? Mais la construction d'une image ne va pas sans risques, que ce soit des risques de déphasage entre la recherche d'image et le rôle des équipements culturels qui doivent priviligier la création, la recherche de sens, ou que ce soit les risques de réversibilité des images de ville, lorsque celles-ci sont par trop artificielles (et donc coûteuses).