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Compte-Rendu du 23/11/95

A propos de Montpellier



Itinéraire de terrain ... en venant de Marseille...

1. L'institut agronomique méditerranéen et le technopôle Agropolis

* Le rôle d'IBM dans le développement régional

Le cas de Montpellier est un cas très intéressant dans la mesure où il constitue plus encore que Marseille ou Aix-en-Provence un véritable laboratoire.

Dans les années 1960, Montpellier était une terre en friche, au coeur d'une région industrialisée : l'Aude, Carcassonne, Millau, Nîmes, Alès, Sète, Béziers étaient des villes de tradition industrielle, alors que la bourgeoisie montpelliéraine ne jouait pas le jeu, vivant des rentes de la vigne, grâce à l'accès à la voie de chemin de fer. L'Est de la région, Nîmes, Alès, était tourné vers Avignon.

Nîmes était en 1970 une ville puissante, que la crise industrielle a affaibli. Sète vivait du port et des industries. Béziers, de tradition industrielle et ouvrière, vit sur son passé, tandis qu'à Nîmes le textile est moribond. La bourgeoisie de Millau vit également sur son passé. Montpellier est une exception dans la région. En 1960 il n'y avait rien et à partir de 1965, la ville va connaître une expansion économique extraordinaire.

Cette expansion est d'abord le résultat de la philosophie de l'aménagement du territoire des années 60 : la délocalisation des grandes entreprises fordiennes en province dans l'objectif de créer des pôles de croissance régionaux. C'est le rôle que joue IBM à Montpellier après son installation en 1965 ; le phénomène IBM a transformé les mentalités montpelliéraines, donnant aux élites locales une culture nationale et internationale. Autour d'IBM s'est constituée une culture de partenariat, des réseaux de sous-traitants et une "nouvelle classe d'entrepreneurs", à 90 % originaires de l'extérieur de la région. A cela il faut ajouter l'existence d'une réflexion et un projet de ville, avec l'idée d'un développement vers la mer. Sur le plan urbain, IBM a par ailleurs été la première entreprise qui a permis à Montpellier de passer deux échelles urbaines. Les salariés d'IBM se sont installés jusqu'à la garrigue et Saint-Clément la rivière. Même si un certain retour s'est manifesté vers Montpellier, le mythe IBM a développé un certain mimétisme aux alentours ; des commerçants du centre-ville ont construit à la périphérie.

* Un modèle de culture entrepreneuriale

Plutôt qu'un modèle de capitalisme métropolitain, Montpellier illustre d'abord aujourd'hui un modèle de culture entrepreneuriale. Montpellier, c'est d'abord un essaim de très petites PME locales leaders sur le marché mondial pour certaines et fonctionnant dans des logiques de réseaux. Le taux de natalité (et de mortalité) des TPE est exceptionnel (2000 entreprises par an). Les TPE ne sont par d'ailleurs pas toutes positionnées dans les secteurs de haute technologie (ex. entreprises de tissus provençaux) bien que le pôle informatique reste fort (7000 emplois), moins fort toutefois que le pôle toulousain. Le rythme de créations-disparitions d'entreprises est très élevé.

On ne peut toutefois pas parler de système industriel localisé dans la mesure où les relations entre entreprises sont quasi inexistantes ; on ignore ce qui se fait dans l'entreprise d'à côté ; les entreprises qui s'installent dans les parcs d'activités cherchent essentiellement des services aux entreprises et la proximité de l'autoroute ; elles n'entretiennent pas de rapport particulier à la région, en dehors de leur goût pour l'urbanité montpelliéraine. On a par exemple une myriade d'ingénieurs-conseils qui vivent à Paris et reviennent pour le week-end (1 heure d'avion entre Montpellier et Paris) ; certaines petites entreprises vont travailler avec des gens de Lyon, de Roanne, etc.. les plus performantes sont liées à des multinationales sans lien avec le territoire. On est au total plutôt dans un modèle d'activités extra-territorialisées.

Le coefficient personnel de Georges Frêche et le dynamisme montpelliérain sont moteurs dans cette attractivité de la ville.

Le district a par ailleurs atteint un certain niveau de savoir-faire en matière d'accueil et d'information des entreprises sur les technopôles ; cependant le système de fonctionnement des collectivités locales reste dissuasif pour l'accueil des entreprises. Il faut se ranger obligatoirement dans un camp tant la bataille fait rage entre le Conseil Général, la Région et le district, sans compter que le dynamisme de Georges Frêche a imprégné les maires des alentours qui essayent, par mimétisme, de développer des micro-Montpellier. Chaque village veut sa technopole. Rares ont été, par ailleurs, les moments de synergie entre les trois pouvoirs, sauf pour l'inauguration d'Alsthom (400 emplois) par exemple.

* La crise d'IBM

Mais on ne peut pas faire l'impasse sur la crise d'IBM, en toile de fond du développement des petites entreprises. Le mythe IBM s'est achevé à Montpellier. IBM est passé de 2400 à 800 emplois. Beaucoup d'ex-ingénieurs IBM non originaires de la région ont recréé des entreprises, notamment de la sous-traitance pour IBM.

La politique d'IBM en matière d'essaimage et de sous-traitance a été très ambigüe. Il y a eu d'abord une politique d'essaimage auprès des cadres "CFDT" afin qu'ils créent leur propres entreprises, au moyen d'une prime à la création d'entreprise. Ce sont les meilleurs qui sont partis, mais on a aussi eu, pour les autres, ce que l'on a appelé les "bureaux de tabac IBM". Concernant la sous-traitance, IBM a pleinement bénéficié de cette sous-traitance, tout en demandant aux sous-traitants qu'ils opèrent une diversification de leur clientèle.

En réalité les licenciements ont eu un impact considérable sur l'activité de la région. La crise IBM a d'abord amputé les revenus de la taxe professionnelle de 10 millions de francs, puis elle a entraîné la vente de villas pour près de 20 millions de francs. Enfin, bien entendu, le traumatisme des ex-cadres IBM n'a pas été effacé. La "forteresse IBM" est aujourd'hui très fortement isolée. L'épisode pôle de croissance IBM entraînant tout un tissu de PME est achevé.

* L'avenir

Qu'IBM reste ici ou non, il y a des acquis, une conjonction d'éléments dont le développement de l'université n'est pas le moindre. L'ADER et l'ANVAR régionales mènent par ailleurs une politique pour adapter les recherches des laboratoires aux besoins des entreprises et pallier à l'absence d'une culture industrielle locale. Comment un territoire sans culture industrielle peut-il engendrer un développement industriel endogène, fut-il axé sur la matière grise ?. N'est-ce pas un leurre de penser que l'université va engendrer de l'industrie ?.

A Montpellier, l'administation reste un important pourvoyeur d'emplois. La seule industrie locale, c'est le BTP et la résistance de l'artisanat traditionnel au progrès technologique est encore une réalité.

Le développement peut-il reposer sur l'économie informelle et le développement des TPE ?. On risque de construire un système économique réversible avec une fluidité entepreneuriale extrêmement forte, dans le cadre d'un système politique local, au contraire totalement irréversible.

Le développement de l'économie informelle va également de pair avec une crise du salariat. De plus en plus les gens travaillent au projet et cette logique risque de s'étendre du BTP aux activités "high tech" (voir rapport Boissonnat). Il ne s'agit plus de création d'emplois mais d'une logique de régression sociale. Montpellier univers impitoyable ?.

La question du nomadisme des entreprises, de la nécessité d'ancrage territorial des entreprises et d'un nouveau dialogue entre l'entreprise et le territoire est très bien mise en évidence par le cas d'IBM à Montpellier. Il n'est pas certain que le développement économique de Montpellier soit stable aujourd'hui. Il y a encore une inquiétude sous-jacente des Montpelliérains qui pensent que "Montpellier la surdouée" c'est fini ; cela montre à la fois l'intérêt et les limites d'une politique d'image.

Au total, on a donc une ville bien ordonnancée, bien organisée dans un environnement toutefois relativement coincé (l'aéroport), avec des perspectives de développement économique incertaines. Le projet montpelliérain est la réduction d'une politique d'aménagement volontariste dont on pense qu'elle peut tirer une activité. Le poids du maire, Georges Frêche, aura été déterminant dans cette évolution. Mais le lien entre aménagement urbain et développement économique n'est pas établi. On se demandait d'ailleurs comment les Montpelliérains avaient pu obtenir des financements de ce type dans une ville aussi petite en 1977. A l'époque la fiscalité était plus faible, le recours à l'emprunt peu usité. La ville avait comme unique ressource de fortes capacités d'autofinancement. Le niveau des impôts locaux semble tout de même très élevé aujourd'hui.


Quels enseignements pour l'aire métropolitaine marseillaise ?

A priori, les deux régions ne sont pas comparables. D'abord parce que les échelles de population sont différentes : 450 000 habitants d'un côté, 1,2 million de l'autre. Dans l'aire métropolitaine marseillaise, il y a plus de complexité urbaine et plus d'activités industrielles. A Montpellier, l'activité économique structure peu la métropole. Dans l'aire métropolitaine marseillaise, les liens économiques sont très importants. Enfin la logique d'aménagement est différente.

Toutefois, en dehors du bruit de l'aire métropolitaine marseillaise, ce qui se passe dans l'AMM au niveau du développement moderne, c'est ce qui se passe à Montpellier. C'est pourquoi, cette région est intéressante à observer ; on est globalement confronté aux mêmes problèmes: la recherche du développement économique dans des régions sans forte tradition industrielle, ou la place de l'université dans le développement. Les problématiques sont les mêmes de Nice à Montpellier.

La question du lien entre aménagement urbain et développement économique se pose également pour l'AMM avec Euroméditerranée, tout comme celle de l'ancrage territorial des grandes enteprises. Les similitudes de contraintes de développement sont une des raisons qui militent en faveur de la construction de l'axe méditerranéen. Il faudrait travailler ensemble, rechercher des complémentarités, y compris jusqu'à Lyon.
Lyon a vécu un double drame : perdre les J.O. et perdre son avantage comparatif lié au TGV. Alors les Lyonnais se retournent vers le Grand delta et s'intéressent beaucoup à Marseille actuellement. La relation Lyon-Méditerranée est un enjeu pour nos régions.

Sur le plan des enjeux méditerranéens, 90 % du potentiel agro-alimentaire est sur Montpellier. Il faut en tirer les conséquences et commencer à réfléchir à différents pôles de compétences sur la façade méditerranéenne dans le domaine de la coopération méditerranéenne.

Dans le même ordre d'idées, on peut se demander si l'existence d'un "hub" à Montpellier (par exemple) serait vraiment un drame pour Marseille, dès lors que les villes de la façade méditerranéenne réfléchiraient ensemble à une meilleure complémentarité et une meilleure répartition des activités et des compétences entre elles. Mais pour l'heure, force est de constater que les Montpelliérains semblaient encore peu sensibilisés à l'idée d'un avenir commun avec l'aire métropolitaine marseillaise.